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jeudi 5 novembre 2026
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Opinions

L’hôpital Potemkine de Crève-Cœur : quand le mensonge politique se joue au chevet des mourants

Un rapport interne décrit de graves défaillances matérielles et humaines dans l’unité de soins intensifs de l’hôpital Queen Elizabeth de Crève-Cœur.

Noël Allas
L’hôpital Potemkine de Crève-Cœur : quand le mensonge politique se joue au chevet des mourants
Jean Nicolas Volbert

À Rodrigues, la gestion de la santé publique vient de franchir le seuil où l’incompétence cesse d’être une faute administrative pour devenir une mise en danger délibérée de la vie d’autrui. Entre les fanfaronnades d’un commissaire grisé par sa propre propagande et l’agonie silencieuse des soins intensifs de Crève-Cœur, le fossé n’est plus seulement politique : il est clinique, moral et potentiellement mortel.

Il existe, dans l’histoire des pouvoirs à court d’honneur, un vieux procédé d’imposture : le village Potemkine, ces façades de carton-pâte dressées à la hâte pour éblouir le dirigeant de passage. Le 11 octobre dernier, le commissaire de la Santé, Nicolas Volbert, en a livré à Rodrigues une version aussi grotesque qu’indécente. Verbe haut, il multipliait alors les mensonges pour vanter les prétendues réalisations récentes de sa commission, brandissant tel un trophée l’ouverture d’une Cardiac Unit. Tout n’était pourtant qu’une mascarade cousue de fil blanc en prévision de la visite annoncée du Premier ministre, Navin Ramgoolam, dans l’île.

La preuve du forfait s’est matérialisée dès le lendemain. Le 12 octobre, le rideau à peine tiré, les accessoires de cette mauvaise farce ont repris en catimini le chemin inverse : tous les équipements vantés la veille ont été retournés dans les unités hospitalières auxquelles on les avait empruntés pour « décorer » la visite du chef du gouvernement. On aura donc vu une autorité sanitaire déshabiller des salles de soins actives pour maquiller son incurie. En politique, cela s’appelle une forfaiture ; à l’hôpital, cela relève du cynisme le plus abject.

Mais le mensonge résiste mal à l’épreuve des brancards. Huit jours seulement après les déclarations incendiaires de Nicolas Volbert sur la prétendue embellie du service de santé, un rapport accablant “fuité” du bureau de l’Acting Health Director vient pulvériser la fable officielle. Ce document interne porte sur le sanctuaire ultime de la survie hospitalière : l’Intensive Care Unit (ICU) de l’hôpital Queen Elizabeth de Crève-Cœur. Dans cette unité de quatre lits adultes équipés de respirateurs - complétée d’un cinquième lit sans ventilateur pour les cas extrêmes et d’un précaire « coin bébés » de deux places -, l’état des lieux dressé par les praticiens se lit comme la chronique d’un naufrage annoncé, d’autant plus révoltant que de précédentes alertes sont restées lettre morte.

Emprunter pour briller, emprunter pour survivre

Le parallèle donne la nausée. Pendant que la Commission de la Santé emprunte des appareils pour épater le pouvoir central, les médecins de l’ICU doivent courir emprunter de quoi sauver des vies en pleine urgence ! Lors de deux détresses vitales récentes relatées dans le rapport, il a fallu quémander en catastrophe des brassards à tension et du matériel d’intubation dans d’autres salles et jusqu’au bloc opératoire. Aux soins intensifs de Crève-Cœur, la réanimation commence donc par une course d’obstacles dans les couloirs.

L’inventaire des pannes défie l’entendement. Tous les anciens moniteurs multiparamétriques Infinium sont défectueux, câbles et ports endommagés faussant tension, saturation en oxygène et rythme cardiaque. Un seul moniteur Aden nouvellement acquis fonctionne pleinement. Résultat : il faut parfois brancher simultanément deux moniteurs détraqués sur un même patient pour reconstituer ses constantes vitales, tout en utilisant des sondes d’oxymétrie de taille nourrisson, impropres à des mesures fiables chez l’adulte !

La liste s’étire comme un réquisitoire : une seule machine d’aspiration, partiellement fonctionnelle, partagée entre les quatre lits adultes au risque d’un drame si deux patients s’étouffent au même instant ; un vieil appareil ECG aux câbles usés, partagé avec la salle d’orthopédie et de chirurgie masculine ; les deux appareils d’assistance respiratoire CPAP/BiPAP hors service et en attente de réparation ; un oxymètre portable à la batterie défaillante lors des transferts critiques ; des mandrins et bougies d’intubation vétustes, des vidéolaryngoscopes à réviser et des lames de laryngoscopes à renouveler malgré les rappels répétés des anesthésistes. Jusqu’aux grands brassards à tension récemment fournis, d’une camelote si indigne que leurs coutures lâchent et que leur poche gonflable éclate en pleine utilisation ! Voilà le « progrès » selon Nicolas Volbert : du matériel qui explose entre les mains des soignants.

Lits éventrés, moisissures et nouveau-nés parmi les cartons

À cette misère technique s’ajoute l’indignité des infrastructures. Les quatre lits de l’ICU et leurs matelas sont délabrés : matelas déchirés et souillés favorisant les infections, roues, freins, commandes et barrières latérales défectueux. Trop proches les uns des autres, les malades ne sont séparés que par de simples rideaux impossibles à désinfecter quotidiennement. À l’entrée déjà étroite du service, une lourde armoire en bois - matériau impossible à désinfecter correctement - entrave le passage des chariots arrivant des urgences.

Faute de local de rangement, boîtes et équipements s’entassent jusque dans le baby corner. Un coin néonatal qui n’en a que le nom : sur ses deux moniteurs, l’un est hors d’usage et l’autre ne marche que partiellement. Parallèlement, les patients instables sous respiration artificielle nécessitant une hémodialyse doivent parcourir trois cents mètres jusqu’à l’unité dédiée, au péril de leur vie, alors que la machine d’hémodialyse initialement destinée à l’ICU demeure affectée ailleurs !

Quant aux soignants, on leur inflige la dégradation : cuisine et locaux du personnel gagnés par les fuites d’eau et les moisissures, toilettes exiguës au lavabo bouché, absence d’espace de repos décent obligeant des infirmiers épuisés à s’allonger sur un lit de patient. Ironie mordante du rapport : l’espace libéré par le déménagement de l’échocardiographie et des tests d’effort vers la fameuse Cardiac Unit n’a même pas servi à offrir des installations dignes au personnel.

Le mépris du vivant ne fait pas une politique

Au chaos matériel s’ajoute enfin l’irresponsabilité managériale. Quatre infirmières expérimentées de l’ICU viennent d’être mutées sans que leurs remplaçants reçoivent les trois semaines minimales de formation clinique supervisée qu’exigent pourtant réanimation cardio-pulmonaire, intubation, pose de cathéter veineux central et médicaments d’urgence. Pire : ces mêmes infirmiers doivent gérer simultanément adultes en état critique et nouveau-nés en détresse, sans personnel dédié ni formé aux soins intensifs néonatals.

Jusqu’où ira l’impudence ? Gouverner la santé d’une île ne consiste pas à jouer les décorateurs d’éphémères vitrines ministérielles. Chaque fanfaronnade prononcée le 11 octobre par Nicolas Volbert sonne désormais comme une insulte aux familles rodriguaises et une gifle aux équipes médicales qui tiennent à bout de bras un hôpital exsangue. Lorsqu’un commissaire préfère maquiller la façade plutôt que de réparer les appareils vitaux, de remplacer les matelas souillés et de sécuriser les nouveau-nés, il ne faillit pas seulement à sa charge : il trahit les siens. À ce stade de duplicité et d’abandon, l’heure n’est plus aux discours, mais aux comptes - et, s’il reste un soupçon d’honneur au sommet de cette commission, à la démission.

Entretemps, le Chef commissaire Franceau Grandcourt et son adjoint Johnson Roussety n’ont pas le temps de se soucier de ce qui se passe à l’hôpital, trop occupés à jouer au Père Noël et travailler leurs images en prévision de l’échéance électorale qui approche à grands pas. Mais comment un peuple peut-il accepter de voter pour des gens pour qui leur réélection compte bien plus que la santé et la vie de la population ?

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